• Full Screen
  • Wide Screen
  • Narrow Screen
  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

Catalogue "Jugendstil am Oberrhein - Badisches Landesmuseum Karlsruhe

Envoyer Imprimer
catalogue-karlsruhe A la demande du musée, j'ai écris dix pages de ce catalogue et fourni des illustrations pour un article portant sur "Le Kunschthafe".

Maroc-aime

Envoyer Imprimer

«…On possède toujours un soleil de grâce dans le giron de l'invisible» (Farid al-Din Attar, le Langage des Oiseaux, XIIème s.) : c'est à l'intérieur de nous-mêmes que la recherche doit être entreprise avec constance et patience. Il faut fermer les yeux sur le monde alentour, pour mieux se laisser investir et que la plume de celui qui écoute Laura devienne machine à remonter les rêves en les inscrivant dans le souvenir, dans la mémoire de l'artiste. A Fès comme ailleurs, elle est à la recherche d'"un enchantement contempora » et au détour d'une rue, elle souffle ainsi les ballons d'un vendeur avant de les accrocher au mur à côté de lui.

La lumière du jour les traversant fait naître une farandole poétique, illuminant la surface blanche comme les dents des sourires d’enfants.

Aujourd'hui, elle recentre mais ne restreins pas… elle prend un virage qui la ramène vers elle, prends un risque et procède au déplacement de l’intime dans le public. Marchons un instant à ses côtés :

« L'aventure à Fès et cette exposition correspondent à une mémoire retrouvée. Mon voyage "touristique" s'est transformé en voyage intérieur, en résonances…

Le cycle d'images présentées ici et l'installation sont ainsi une approche de la partie enfouie de l'Iceberg… s'il y a de l'harmonie, elle est bien cachée. Le désert proche de Fès n'a pas fondu la glace : des visions se sont dérobées, d'autres ont ressurgi le temps d'une pause…

Il est donc question d'un espace dans lequel vous pourriez prendre place, dans ces canapés pluriels auprès d'une femme en voyage. Des pensées l'accompagnent qui sont liées à ses rencontres et Fès en fut riche ; mais ce n'est pas tout à fait moi. Les mains musiciennes "bagouzées" de mon père qui accompagnent Padre Soler, la chevelure de ma mère que je coiffais enfant, et d'autres objets de cet espace intime sont arrivés naturellement comme pierres-à-fiction, pour tenir à distance toute nostalgie. La généreuse énergie de Fès m'aurait assez facilement entraînée à un exotisme de représentations, et c'est l'équilibre fragile du voyage intérieur qui a détricoté les cartes postales.

Sur mon passeport, il n'est pas écrit "Marocaine", pourtant ce pays fait désormais partie de mon histoire.

(L.M. février 2003)»

Quoi qu'il en soit nous construirons l'espace ensemble est « [sa] réponse (et [sa] question) à cette quête d’une harmonie cachée» et comme à l'accoutumée dans son travail, un appel au calme. Comme dans les salons marocains, une composition de canapés invite à la détente, mais sont aussi des supports de parole libérée et intimement exploratoire, une psychanalytique installation d'images aux symboles amplifiés par la musique et les textes, incarnation de la mémoire de l'artiste, double et doublement mêlée - mémoire du Maroc qu'elle a connu récemment, mémoire de son enfance si étrangement et affectivement marocaine. En harmonie avec les lectures sensibles des deux autres artistes de l'aventure - Manuel Halliez et Dominique Kippelen -, Laura opère cette fois encore, le va-et-vient permanent entre sa vie intime et l’Autre.

Une pièce de clavecin aux accents orientaux, emplit l'espace de ce sentiment merveilleux que seules savent produire les cultures qui s'entremêlent… repères et appel à la différence enrichissante. Le sens de cette musique se révèle dans l'image projetée sur le mur : le portrait des mains d'un père qui jouaient le fandango de Soler, autant sur l'instrument que dans le silence, tapotant inlassablement au creux de la main de sa fille.

L'enfant a grandi. Devenue femme, l'odalisque, image projetée de son corps nu sur le canapé blanc, vient l'affirmer. Avec l'érotisme sacré absent de religiosité, évoquant par ailleurs l'orientalisme des peintres du 19ème, elle suggère au visiteur de s'installer à ses côtés. L'espace d'un père est baigné d'un Maroc imperceptible mais bien là, tout en sous-entendus, sensible et tactile. Des citations ou des notes des carnets de l'artiste, inscrites lorsqu'elle (re)découvrait Averoes, Avicenne, Heraclite à la Qaraouyine, complètent l'atmosphère.

Elle note au passage que pour Héraclite « le plus haut degré de réalité n’est pas ce qui apparaît par le raisonnement mais ce qui est perçu par les sens ; il affirme que la raison est vide avant que les sens n’entrent en action. » N'est-ce pas ce que démontre l'installation ?

D'autres canapés prolongent le voyage intérieur… l'odalisque fait place aux images d'une femme coiffants les cheveux rouges de Henné d'une autre femme : c'est la complicité, la sensualité, la douceur, et pour l'artiste, peut-être une métaphore de la transmission de la féminité, puisqu'elle a recomposé cette image tirée de ses souvenirs, avec pour modèles sa fille et sa mère. Dans l'espace de l'exposition, une photographie prise à Casablanca : "Rue de Strasbourg" en français et en arabe, se propose comme un trait d'union symbolique, une lecture possible d'"une harmonie dérobée où sont mêlées et profondément cachées les différences et les diversités » (Héraclite). Hamdulila.

Arnaud Weber

Correspondances - Polart 2006 - Céline Trouillet

Envoyer Imprimer

A voir à dire en corps, sans tendres images, pour toucher l’Autre.

« L'horreur d'un accident qu'on découvre sur sa route provient de ce qu'il est de la vitesse immobile, un cri changé en silence (et non pas du silence après un cri) » (Cocteau, La machine infernale).

A en croire Shopenhauer (« Le monde comme volonté et comme représentation »,1819), l’Homme ne connaîtrait le monde qu’à travers un voile d’illusion procuré par les sensations, l’essentiel lui restant inaccessible ; toute son existence ne serait mue que par le vouloir-vivre, la volonté de satisfaire des désirs passagers, condamné au malheur et à la souffrance entre ces satisfactions. Seul l’art permettrait l’abolition des désirs par l’évasion de la vie, le moyen de pénétrer l'intimité des choses, et parmi les arts, la musique serait seule capable d’atteindre directement la Volonté elle-même.


N’est-ce pas ce conflit permanent entre nos instincts, nos désirs, et la conscience de la complexité du monde, de la dérisoire condition humaine, qui anime le travail de Céline Trouillet ? N’est-ce pas pour faire entrer en relation les mondes subjectifs de chacun - car les sensations sont forcément individuelles -, qu’elle met en scène dans ses vidéos, des situations où le corps est le vecteur de communication ? Et où le son ou son absence, et la musique et son altération, jouent un rôle majeur ?

Par des jeux de langage, des jeux de regard et des comportements extrêmes, elle questionne en fait directement les relations humaines, le rapport à l’Autre, les problèmes actuels d’identité et de communication interpersonnelle.

Dans une vidéo présentant une bouche sensuelle en gros plan, mâchant un chewing-gum sur une musique entraînante (Dance n°1), elle rend explicite les codes sexuels habituellement inconscients. En montrant le visage immergé d’une jeune femme (Inside/outside N°1), qui ne voit sortir de sa bouche que des bulles d’air alors qu’elle voudrait produire des sons, elle fait ressentir immédiatement ce qu’est le danger, l’isolement et l’oppression que peut éprouver un individu qui cherche à s’exprimer sans y parvenir.

Interrogeant ailleurs la différence entre ce que l’on comprend, ce que l’on veut communiquer, ce qui est transmis et ce qui est compris, elle crée une vidéo minuscule (Song) pour laquelle le port d’un casque audio est nécessaire, qui présente une femme chantant ce qu’elle entend elle aussi dans son balladeur : le son est déformé, incohérent, la voix vibre, et le spectateur appréhende ainsi directement la divergence existante dans la transmission d’un message entre un individu émetteur et un individu récepteur. De manière presque similaire, une autre vidéo (Song 3), montre cette fois un jeune homme sourd, qui essaie de chanter « le Sud » de Nino Ferrer, alors qu’il n’entend ni sa voix, ni la musique. De ces efforts véritablement physiques naît un pathétique et une émotion qui interrogent sur ce qu’est le handicap, et plus encore un handicap lié à la communication.

Céline Trouillet, en révélant dans ses oeuvres tout le potentiel caché de la communication non-verbale, en nous donnant accès à la complexité des relations humaines, donne force à la pensée de Schopenhauer, écho à sa philosophie : « l'artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde. »

Arnaud Weber.

Correspondances - Polart 2006 - Gaëlle Lucas

Envoyer Imprimer

polart1

polart8

polart9

L'essentiel est incommunicable

« je ne suis rien que le regard qui te voit, que cette pensée incolore qui te pense » (Sartre, Huis Clos)

Des corps de femmes brodés par Gaëlle Lucas sur des draps anciens se dégage une évidente spiritualité qui provient autant du filigrane créé par le fil blanc ou doré sur le tissu immaculé, que de la conscience immédiate du travail immense que représente chaque œuvre. Dans sa proximité avec le corps, un drap blanc est un objet éminemment symbolique, auquel une patiente broderie confère une valeur sacrée supplémentaire, en rapport direct avec la pureté, l’innocence ou la mort. Suaire ou patrimoine conjugal, brodé d’un corps à taille réelle, il est comme habité par l’empreinte d’une femme qui s’y serait couchée, et réalisé en ayant présent à l’esprit la répartition traditionnelle et codifiée des tâches au sein du couple. Le questionnement sur la féminité qui traverse tout le travail de Gaëlle Lucas s’incarne dans ces œuvres textiles comme dans ses dessins.


Ceux-ci, comme les draps, touchent directement par l’apparente simplicité des moyens plastiques mis à l’œuvre : une étonnante harmonie entre les lignes au crayon, les aplats colorés et l’espace irréel aux perspectives imparfaites renvoient chacun avec empathie à ses propres expériences picturales enfantines. Mais c’est évidemment un leurre que de croire à la facilité par un coup d’œil trop rapide, car Gaëlle Lucas a développé une pratique extrêmement maîtrisée qui transcende ce que serait le geste d’un enfant en une expression autonome et originale : les discrets et légers traits de crayon parcourent ininterrompus et parallèles la surface de la feuille, comme autant de fils de pensée, tracés avec minutie et patience, le souffle retenu pour ne pas faire trembler la main ; la couleur est travaillée, riche de son hétérogénéité et les zones qu’elle emplit structurent l’espace en une composition plus complexe qu’elle n’y paraît de prime abord. Chaque dessin est en réalité à la fois une épreuve physique et une libération de l’esprit et du cœur : les heures et les heures consacrées aux mêmes gestes renouvelés d’infimes variations, sont autant de temps de méditation et d’introspection qui laissent naître sur le papier l’écriture plastique d’un journal intime qui ne s’annonce pas comme tel, et qui garde sa part d’inaccessible par sa capacité plastique à atteindre l’universelle simplicité.

Ne pas comprendre pour mieux ressentir : il semble que se love au cœur de cette création prolifique et obsessionnelle un immense cri d’amour muet, tout le questionnement d’une fillette devenue adulte - une certaine inquiétude de ne pas comprendre pourquoi le rapport entre les hommes et les femmes n’est pas aussi simple adulte qu’il l’était dans l’idéal d’une psychologie féminine enfantine -, une réflexion sur sa vie affective, une adresse tendre aux hommes sur leur incapacité à retenir les moments de bonheur fugaces, mais aussi une interrogation sur la féminité dans l’absolu. Qu’est-ce qu’être une femme pour une femme ?

Si le sexe est ce qui définit une femme dans sa différence organique avec un homme, la chevelure ne serait elle pas symbolique de sa féminité dans ce même rapport ? Comment doit-on comprendre alors les sillons de graphite au gris discret qui forment souvent la chevelure d’un visage de femme pourtant coloré ? Comment doit-on aussi comprendre de manière générale le système plastique qui concentre la couleur sur certaines zones bien affirmées et emplit le reste de l’espace par les lignes au crayon ? A risquer une explication, ce qui est coloré est affirmé comme existant, ce qui est au crayon tente d’occuper l’espace à la recherche d’une véritable existence…. qu’une gomme réduirait à néant, que la vie fixe ou efface. Le corps d’une femme fait d’elle une femme, mais sa féminité est une question irrésolue. Il y a des femmes féminines, d’autres qui ne le sont pas. Pourquoi ? Il y a des femmes plantes, des femmes sexuellement attractives, des hommes qui révèlent à une femme sa féminité, d’autres qui ne font que passer… Il y a des hommes et des femmes et l’incommunicabilité de ce qui fonde leur essence, ne laisse pour régir leurs rapports que la communication interpersonnelle qui sera toujours imparfaite, sans l’aide du sensible, du sensuel et donc du corps et des sentiments.

Au-delà des mots et du langage qui semblent parfois être la base de l’échange entre les êtres, la communication non-verbale ou corporelle, régit en réalité beaucoup plus profondément la relation. A travers des mises en scène vidéo, où un soin particulier est accordé au cadrage, à la lumière, à la taille de l’écran de projection et au son, Céline Trouillet explore tout le potentiel communicationnel qu’offrent les sens.

Arnaud Weber.

Etats de guerre - Conseil Général du Bas-Rhin - décembre 2002

Envoyer Imprimer

etatsdeguerre1«  créatrice de tendresse »
Depuis 10 ans, Laura Martin, à pied, promène son appareil photo, véritable prolongement de sa main et constitue un corpus d’images qu’elle mélange et assemble dans des compositions, essayant de montrer une oreille qui écoute les tendresses, le désir, les solitudes, les solidarités… des temps recueillis d’une lecture, les mots et les choses que l’on chuchote à l’oreille ou ce que l’on écrit sur un mur ou dans un carnet. Elle choisit deux types d’échelles : la taille d’une fenêtre sur le monde (90 x 130) ou celle du creux de la main et ce qu’elle peut contenir. En parallèle à ce journal photographique qui se complète toujours plus d’images captées dans la réalité ou d’autres mises en scène - celles qu’elle désirerait rencontrer dans le réel ou qu’elle n’a pas osées prendre pour ne pas bousculer une intimité -, l’écriture occupe une place importante dans son travail. Au fil de ses lectures, elle inscrit des pensées fugitives, qu’elle scanne ensuite et présente comme ses photographies. Elle considère les deux expressions comme autonomes, mais les associe parfois : « les photographies et les textes sont deux langages plastiques ; dans l’écriture je cherche, dans l’image je trouve».


Dans un va-et-vient permanent entre sa vie intime et l’Autre, l’objet profond de son travail, ce qui fait le lien entre ses œuvres, c’est la thématique du bonheur, comme prétexte à la rencontre, comme une quête moderne. Elle veut embarquer les gens dans un voyage qui les fasse rêver au-delà des souffrances du monde contemporain. Même quand elle va mal, elle a la volonté de construire des images positives. Sa philosophie : « l’artiste, le philosophe, l’intellectuel trouve à la fois dans ses filets le lumineux poissons volant et le poulpe glaireux des fonds. Il ne rejette rien. Il examine tout avec attention et respect. C’est la puissance du remuement qu’il honore, et rien d’autre ». Il faut lutter au quotidien contre tout ce qui empêche d’agir, les affects tristes, la guerre intérieure, tirer des lignes de fuite, plutôt que de former des cercles concentriques, ne pas se replier sur soi, s’aliéner. La joie, c’est la source et le bonheur, c’est le fleuve. Son travail est un appel au calme et elle imaginerait volontiers des lits dans les espaces où ses œuvres sont exposées. Bien sûr, elle est en même temps consciente, lucide sur la souffrance, mais elle veut éloigner les briseurs de joie, ceux qui freinent l’élan vital, et rester sensible au débordement, car c’est rester sensible à l’inconnu de la relation. Il faut faire avec, pas faire contre ce qui arrive et de manière générale, faire des œuvres qui émergent des rencontres, comme son kiosque, objet d’intention pour amener dans la rue des objets, des écritures, des paroles et des pensées, les siennes et celles des autres, un déplacement de l’intime dans le public. Récréer du lien entre l’individu et la société, réduire la fracture sociale, recomposer et réconcilier les sphères publiques et privées.
Laura Martin pose la question : « est-ce qu’un enchantement contemporain est possible ? » et elle tente l’expérience. A un vendeur de Fès proposant des ballons sur son étal, elle offre d’en gonfler quelques uns et les accroche au mur à côté de lui. La lumière du jour les traverse et une farandole poétique illumine la surface blanche comme les dents des sourires d’enfants. Elle capte l’instant sur la pellicule.  A Goxwiller, elle emporte tout le village dans l’histoire de Broughton (le don), une île aux antipodes, et la magie opère dans l’école qui rêve de voyages fantastiques. Elle fabrique avec le boulanger des lettres en pain qui forment les mots « désir », « ivresse » et tout le village construit des phrases qui parlent d’amour et de bonheur, tandis qu’elle illumine la nuit de photographies, de textes, de compositions et d’images projetées en façade des maisons. L’histoire de Jean-Paul Sartre qui a creusé un bassin de ses mains et crut avoir trouvé une source, alors qu’il venait de percer le tuyau de canalisation, celle de l’instituteur, résistant en portant sous ses bras les 80 cahiers de ses élèves et dispensé de salut hitlérien, toutes les histoires du villages sont ainsi recueillies. Un calendrier qui retrace l’aventure est en cours d’impression.
Histoires, parce que « dans histoire, il y a toi », dit-elle en hommage à Godard.

Alors quand elle aborde un sujet comme la guerre, les guerres, c’est encore avec intimité. Les guerres que la société contemporaine entretient en brisant les liens sociaux, les guerres entre les individus, qui sont une miniature des guerres entre les Etats, les guerres qui naissent de rien, et produisent beaucoup de souffrance, elle préfère les suggérer que les montrer vraiment.
Parmi son corpus, elle compose alors un triptyque de diptyques : des photographies, mais aussi des sonorités, une résonance et un rythme, car Laura Martin a longtemps été musicienne, claveciniste. Le son y est présent, c’est une partition de silences et de bruits violents qui traverse les six images.
Premier diptyque : « Désordres », l’allégorie de la guerre dans un couple. Un homme, un enfant qui dorment au-milieu d’un chaos d’objets et de vêtements. Ils sont saisis dans leur plus grand abandon, impuissants dans leur inconscience face à l’objectif, comme ces familles dérangées chez elles dans les pays en guerre. Mais la violence est autre. Elle est latente. Le couple est en train de s’effondrer et le monde qui environne l’homme et l’enfant est ce réel qui s’échappe, plus rien n’est structuré : les corps chutent dans un cadrage sans repères spatiaux. Comment peuvent-ils dormir ? Ils se sont échappés dans le sommeil, fermant la porte de leurs paupières à un monde qui les accable. Photographie suivante, la guerre est finie, le lieu du couple par excellence, le lit, est vide. Il ne reste rien que des repères de réalité qui concrétisent la souffrance.
« Schiller fatigué », le second diptyque, c’est une autre guerre, celle de la fracture sociale. Un homme est replié sur lui-même à un arrêt de bus : l’arrêt « Schiller », au bord d’une route qui déchire une forêt en son cœur. Le contexte est on ne peut plus romantique, mais un bolide surgit du fond de l’image en toute trombe, tandis que médite/pleure/dort l’incarnation du poète qui inspira l’hymne à la joie de Beethoven. L’allégorie est là, c’est l’immense arrogance de la technicité moderne face à la finitude humaine. Cette forêt éventrée, la société, cet homme solitaire, l’exclus au bord de la route, ce bolide, la technique et l’argent. Deux vitesses, ou plutôt une immobilité et une formidable accélération. Et Laura Martin présente les deux photographies de manière rétrochronologique. La technologie n’est pas un progrès si elle n’est pas partagée. L’hymne à la joie est bien fatigué par la vie d’aujourd’hui.
Troisième diptyque : « Il suffit de peu de chose ».
Pour déclencher la guerre, pour provoquer la colère humaine, il faut parfois presque rien. C’est l’incompréhension qui transforme le monde. Et la tyrannie des rapports humains. Un peu d’empathie ne ferait pas de mal, une tentative au moins, et à nouveau, avec peu de choses, tout pourrait s’apaiser et la tendresse s’installer, comme dans la seconde image. L’évocation de cet après-guerre est composée avec la triangularité des tableaux religieux de la Renaissance : une sorte de pieta moderne et laïque, un apaisement qui contient la souffrance muette. Pas d’oubli, juste le calme pour continuer à vivre. Et le bourreau n’est pas toujours celui que l’on croit, l’ami d’aujourd’hui est parfois l’ennemi d’hier et vice-versa. Les relations entre les peuples et les hommes sont ainsi faites qu’un peu de dialogue éviterait beaucoup de guerre, mais son absence en provoque tout autant.
Tout le travail de Laura Martin prend source dans les pensées inspirées d’Héraclite qu’elle associe aux siennes : « Il y a une harmonie dérobée où sont mêlées et profondément cachées les différences et les diversités », « comment échapper à la violence du monde ? », par « des illusions nécessaires ? ». Il faut « créer des tendresses ».

Arnaud Weber
Historien de l’Art
Octobre 2002

Biographie
Dix ans de clavecin au Conservatoire de Strasbourg, ville où elle est née, diplôme des Beaux Arts de Nancy en poche, à 31 ans, Laura Martin est une artiste internationale, autant par son travail que par sa vie : elle va souvent à New Delhi où des liens familiaux l’emmènent, a vécu à Berlin, Rome et en résidence d’artiste en Allemagne et à Montréal. Résolument photographe et plasticienne des mots, son travail s’émaille de collaborations avec le « Théâtre du Potimarron », « Ne pas plier/ Les Graphistes associés » ou « Liberté » au Québec (4 images à 100 000 ex sur des yaourts). Elle a exposé à New York, dans les pays où elle a habité et participé au projet « Amitiés Urbaines » (Strasbourg)/« Intimités Urbaines » (Montreal). Elle cherche en permanence les rencontres avec l’Autre en travaillant sur le bonheur, et milite en citoyenne : 400 œufs noirs contre Le Pen à Strasbourg, des projections d’images sur l’Ena/Strasbourg avec Amnesty ou encore le kiosque avec photos et textes, paroles d’habitants ou d’elle-même qu’elle installe dans des lieux urbains. Elle mène aussi différents ateliers artistiques (Maison d’arrêt de l’Elsau/Strasbourg, centres médico-psychlogiques, collèges, écoles). Elle a bénéficié notamment de la bourse de l’AFAA et occupe actuellement un atelier du Centre Européen d’Actions Artistiques Contemporaines de la Ville de Strasbourg.

Vous êtes ici : Publications Catalogues