Dans un va-et-vient permanent entre sa vie intime et l’Autre, l’objet profond de son travail, ce qui fait le lien entre ses œuvres, c’est la thématique du bonheur, comme prétexte à la rencontre, comme une quête moderne. Elle veut embarquer les gens dans un voyage qui les fasse rêver au-delà des souffrances du monde contemporain. Même quand elle va mal, elle a la volonté de construire des images positives. Sa philosophie : « l’artiste, le philosophe, l’intellectuel trouve à la fois dans ses filets le lumineux poissons volant et le poulpe glaireux des fonds. Il ne rejette rien. Il examine tout avec attention et respect. C’est la puissance du remuement qu’il honore, et rien d’autre ». Il faut lutter au quotidien contre tout ce qui empêche d’agir, les affects tristes, la guerre intérieure, tirer des lignes de fuite, plutôt que de former des cercles concentriques, ne pas se replier sur soi, s’aliéner. La joie, c’est la source et le bonheur, c’est le fleuve. Son travail est un appel au calme et elle imaginerait volontiers des lits dans les espaces où ses œuvres sont exposées. Bien sûr, elle est en même temps consciente, lucide sur la souffrance, mais elle veut éloigner les briseurs de joie, ceux qui freinent l’élan vital, et rester sensible au débordement, car c’est rester sensible à l’inconnu de la relation. Il faut faire avec, pas faire contre ce qui arrive et de manière générale, faire des œuvres qui émergent des rencontres, comme son kiosque, objet d’intention pour amener dans la rue des objets, des écritures, des paroles et des pensées, les siennes et celles des autres, un déplacement de l’intime dans le public. Récréer du lien entre l’individu et la société, réduire la fracture sociale, recomposer et réconcilier les sphères publiques et privées.
Laura Martin pose la question : « est-ce qu’un enchantement contemporain est possible ? » et elle tente l’expérience. A un vendeur de Fès proposant des ballons sur son étal, elle offre d’en gonfler quelques uns et les accroche au mur à côté de lui. La lumière du jour les traverse et une farandole poétique illumine la surface blanche comme les dents des sourires d’enfants. Elle capte l’instant sur la pellicule. A Goxwiller, elle emporte tout le village dans l’histoire de Broughton (le don), une île aux antipodes, et la magie opère dans l’école qui rêve de voyages fantastiques. Elle fabrique avec le boulanger des lettres en pain qui forment les mots « désir », « ivresse » et tout le village construit des phrases qui parlent d’amour et de bonheur, tandis qu’elle illumine la nuit de photographies, de textes, de compositions et d’images projetées en façade des maisons. L’histoire de Jean-Paul Sartre qui a creusé un bassin de ses mains et crut avoir trouvé une source, alors qu’il venait de percer le tuyau de canalisation, celle de l’instituteur, résistant en portant sous ses bras les 80 cahiers de ses élèves et dispensé de salut hitlérien, toutes les histoires du villages sont ainsi recueillies. Un calendrier qui retrace l’aventure est en cours d’impression.
Histoires, parce que « dans histoire, il y a toi », dit-elle en hommage à Godard.
Alors quand elle aborde un sujet comme la guerre, les guerres, c’est encore avec intimité. Les guerres que la société contemporaine entretient en brisant les liens sociaux, les guerres entre les individus, qui sont une miniature des guerres entre les Etats, les guerres qui naissent de rien, et produisent beaucoup de souffrance, elle préfère les suggérer que les montrer vraiment.
Parmi son corpus, elle compose alors un triptyque de diptyques : des photographies, mais aussi des sonorités, une résonance et un rythme, car Laura Martin a longtemps été musicienne, claveciniste. Le son y est présent, c’est une partition de silences et de bruits violents qui traverse les six images.
Premier diptyque : « Désordres », l’allégorie de la guerre dans un couple. Un homme, un enfant qui dorment au-milieu d’un chaos d’objets et de vêtements. Ils sont saisis dans leur plus grand abandon, impuissants dans leur inconscience face à l’objectif, comme ces familles dérangées chez elles dans les pays en guerre. Mais la violence est autre. Elle est latente. Le couple est en train de s’effondrer et le monde qui environne l’homme et l’enfant est ce réel qui s’échappe, plus rien n’est structuré : les corps chutent dans un cadrage sans repères spatiaux. Comment peuvent-ils dormir ? Ils se sont échappés dans le sommeil, fermant la porte de leurs paupières à un monde qui les accable. Photographie suivante, la guerre est finie, le lieu du couple par excellence, le lit, est vide. Il ne reste rien que des repères de réalité qui concrétisent la souffrance.
« Schiller fatigué », le second diptyque, c’est une autre guerre, celle de la fracture sociale. Un homme est replié sur lui-même à un arrêt de bus : l’arrêt « Schiller », au bord d’une route qui déchire une forêt en son cœur. Le contexte est on ne peut plus romantique, mais un bolide surgit du fond de l’image en toute trombe, tandis que médite/pleure/dort l’incarnation du poète qui inspira l’hymne à la joie de Beethoven. L’allégorie est là, c’est l’immense arrogance de la technicité moderne face à la finitude humaine. Cette forêt éventrée, la société, cet homme solitaire, l’exclus au bord de la route, ce bolide, la technique et l’argent. Deux vitesses, ou plutôt une immobilité et une formidable accélération. Et Laura Martin présente les deux photographies de manière rétrochronologique. La technologie n’est pas un progrès si elle n’est pas partagée. L’hymne à la joie est bien fatigué par la vie d’aujourd’hui.
Troisième diptyque : « Il suffit de peu de chose ».
Pour déclencher la guerre, pour provoquer la colère humaine, il faut parfois presque rien. C’est l’incompréhension qui transforme le monde. Et la tyrannie des rapports humains. Un peu d’empathie ne ferait pas de mal, une tentative au moins, et à nouveau, avec peu de choses, tout pourrait s’apaiser et la tendresse s’installer, comme dans la seconde image. L’évocation de cet après-guerre est composée avec la triangularité des tableaux religieux de la Renaissance : une sorte de pieta moderne et laïque, un apaisement qui contient la souffrance muette. Pas d’oubli, juste le calme pour continuer à vivre. Et le bourreau n’est pas toujours celui que l’on croit, l’ami d’aujourd’hui est parfois l’ennemi d’hier et vice-versa. Les relations entre les peuples et les hommes sont ainsi faites qu’un peu de dialogue éviterait beaucoup de guerre, mais son absence en provoque tout autant.
Tout le travail de Laura Martin prend source dans les pensées inspirées d’Héraclite qu’elle associe aux siennes : « Il y a une harmonie dérobée où sont mêlées et profondément cachées les différences et les diversités », « comment échapper à la violence du monde ? », par « des illusions nécessaires ? ». Il faut « créer des tendresses ».
Arnaud Weber
Historien de l’Art
Octobre 2002
Biographie
Dix ans de clavecin au Conservatoire de Strasbourg, ville où elle est née, diplôme des Beaux Arts de Nancy en poche, à 31 ans, Laura Martin est une artiste internationale, autant par son travail que par sa vie : elle va souvent à New Delhi où des liens familiaux l’emmènent, a vécu à Berlin, Rome et en résidence d’artiste en Allemagne et à Montréal. Résolument photographe et plasticienne des mots, son travail s’émaille de collaborations avec le « Théâtre du Potimarron », « Ne pas plier/ Les Graphistes associés » ou « Liberté » au Québec (4 images à 100 000 ex sur des yaourts). Elle a exposé à New York, dans les pays où elle a habité et participé au projet « Amitiés Urbaines » (Strasbourg)/« Intimités Urbaines » (Montreal). Elle cherche en permanence les rencontres avec l’Autre en travaillant sur le bonheur, et milite en citoyenne : 400 œufs noirs contre Le Pen à Strasbourg, des projections d’images sur l’Ena/Strasbourg avec Amnesty ou encore le kiosque avec photos et textes, paroles d’habitants ou d’elle-même qu’elle installe dans des lieux urbains. Elle mène aussi différents ateliers artistiques (Maison d’arrêt de l’Elsau/Strasbourg, centres médico-psychlogiques, collèges, écoles). Elle a bénéficié notamment de la bourse de l’AFAA et occupe actuellement un atelier du Centre Européen d’Actions Artistiques Contemporaines de la Ville de Strasbourg.