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Amitiés Conceptuelles
Aborder la création d’un artiste comme Bernar Venet, c’est entrer de plain-pied dans ce qui fonde l’art, la démarche artistique, la pensée qui précède la réalisation, et au-delà, la mise en œuvre au sens littéral, d’un regard interrogatif sur le monde. Comment l’artiste, dépassant l’apparence des choses et ressentant les forces invisibles qui régissent le monde, va-t-il proposer une forme, une lecture, une incarnation qui permette à ses contemporains de l’appréhender ?
Pour Bernar Venet, « ce qui définit une œuvre d’art, c’est sa capacité à remettre en question nos conceptions de l’art. Certaines d’entre elles ont connu leur fin en laissant la porte ouverte à d’autres, et c’est la richesse de ces diverses conceptions qui donnent à l’art son dynamisme et le garde vivant. L’art sert à faire évoluer notre perception du monde, à l’enrichir, à donner du sens à des objets, des gestes ou des phénomènes devant lesquels nous restons aveugles. »
Toute l’histoire de l’art aura jusqu’alors mis en avant la subjectivité de l’artiste, son interprétation du monde, et les œuvres auront toujours été évaluées dans ce rapport sensible de présenter une vision séduisante, esthétique, unique, mais par nature probablement fausse.
Lorsque Bernar Venet et les artistes conceptuels qu’il fréquente à New York dans les années 60 (Vito Acconci, Art & Langage, Robert Barry, Joseph Kosuth, Lawrence Weiner, dont des œuvres de la collection de Bernar Venet sont également présentées au Ceaac), déplacent le rôle de l’artiste à celui de récepteur/transmetteur, et recherchent à incarner les grands principes qui organisent le monde de manière objective, ils en arrivent naturellement à poser le concept comme étant plus important que la matérialisation de l’œuvre – car elle est forcément subjective -, et à ce que l’artiste disparaisse derrière l’œuvre – sinon, c’est que celle-ci porte en elle sa subjectivité.
Ainsi, lorsqu’un artiste est capable de formuler un « concept » - que l’on pourrait définir plus simplement comme une question ouverte et une tentative de réponse -, dès lors qu’il peut proposer une forme plastique qui matérialise cette réponse, est-ce vraiment utile de la réaliser ? Ce n’est pas sûr, car la recherche n’étant pas esthétique, et le « concept » étant déjà compréhensible, l’œuvre d’art, au sens d’avoir produit et fait produire de la réflexion est déjà réalisée. Mais soit, le challenge sera aussi de lui donner une forme concrète en faisant entrer le concept dans le champ physique.
La physique nucléaire, l’astrophysique, la météorologie, la science reine qu’est les mathématiques, sont une manière rigoureuse, objective, implacable d’expliquer l’univers et ses forces d’organisation, d’expliquer le sens du monde. Par des formules, des calculs, des diagrammes, tout devient appréhensible.
C’est donc de manière tout à fait cohérente que Bernar Venet hisse au rang d’œuvre d’art, des formules mathématiques (Vecteurs opposés, vecteurs égaux), produit des agrandissements photos de pages météorologiques, de la bourse, ou les différents éléments qui composent la matière. Dans ces œuvres neutres, les grandes forces qui régissent tout sont objectivement présentées et l’artiste est effacé.
Mais que reste-t-il de l’artiste une fois cette démonstration faite ? Rien, il peut ne plus produire, et c’est ce que Bernar Venet fait alors quelques années, avant de découvrir comme une révélation, que les formules mathématiques peuvent devenir des formes sur la toile. Une seule forme peut correspondre à un concept, contrairement à l’art figuratif ou abstrait. C’est une véritable innovation dans l’art et c’est l’apport de Bernar Venet à l’histoire de l’art : « je crois pouvoir dire que l’art avant moi n’avait jamais pris en compte l’usage des symboles mathématiques, qui a eu pour effet d’introduire la « monosémie ».
Très vite, il s’aperçoit également que donner une forme sculpturale à ces formules offre encore plus de potentiel, les inscrivant dans un rapport avec la gravité et donc le réel. Ces « angles » et « arcs » prennent alors une force exceptionnelle par leur monumentalité. L’objectivité si chère à sa démarche est respectée, tous les fondements de sa création également, car il emploie volontairement des matériaux industriels dépersonnalisés, comme l’acier brut.
Mais il reste une contradiction permanente à cette possibilité de matérialiser le monde en œuvre : l’indéterminé – ce qui ne signifie pas le hasard. Avec un geste comme « tas de charbon » en 1963, il avait déjà révélé cet indéterminé, l’aléatoire et l’éphémère qui a pourtant une forme, non réglementée.
Alignant des poutrelles métalliques le long d’un mur et poussant l’une d’elle contre les autres pour provoquer un empilement produit par la chute, il réintroduit cet aléatoire de la forme finale. Et de manière plus volontaire encore, il créé ses « lignes indéterminées », des sculptures courbes produites par les réactions imprévisibles de la matière aux directions imposées par le travail du métal. Ces sculptures font coexister le déterminé et l’indéterminé, incarnant cette objectivité du monde recherchée, qui obéit également à ces deux principes (une œuvre de cette série est installée place de Bordeaux à Strasbourg, choisie en 1990 par le CEAAC pour la Région Alsace).
Le parcours artistique de Bernar Venet qui n’est pas terminé, s’il devait prendre forme dans une œuvre prendrait certainement celle… d’une œuvre de Bernar Venet. Une ligne indéterminée, s’affranchissant de la théorie, alors même que c’est la théorie qui aura conduit à cette liberté. Sur l’évolution de son travail, il a d’ailleurs cette évaluation : « Un regard critique dans un état d’insatisfaction constant. Tellement reste à faire. Le confort de la certitude est un danger culturel. »
Arthur Concept / Collectif Insight |