N°62 - Mars 2003 "Ecrire la vie comme un rêve éveillé"

"Pôles", "Mon ami", "Grâce à mes yeux"… ça sonne comme un vers que l'on boirait à la santé de la Vie. Auteur, metteur en scène, cinéaste, Joël Pommerat, qui se définit comme un artisan, manufacture son théâtre au Théâtre de la Manufacture, pour une résidence-événement de trois semaines.

Trois morceaux d'une interprétation du monde qu'il écrit chaque jour au sortir du rêve, à l'heure où la lumière montante fait naître le jour.Trois pièces. Un costume de créateur, l'expression personnelle d'un regard sur le monde qu'il offre en nom propre à la sensibilité de tous :"si j'écris et fais du théâtre, c'est pour parler de ce qui fait écho en moi, de l'extérieur de moi". Loin d'enfermer les choses à travers leur perception, Joël Pommerat croit en la vie : " je suis amoureux de l'existence et fasciné, comme face à une œuvre d'art, quand je regarde les autres ou me regarde, le monde, le ciel, l'histoire… même si en même temps, je me sens dépassé, impuissant…".
Une impuissance, mais pas une aigreur, au contraire - car il essaie de mettre à distance ce qui est cynique et croit en la nécessité de l'humour -, plutôt un constat qui l'amène à "contempler et être émerveillé par ce qui le dépasse."
Son écriture s'inspire donc de la vie, et présente sa vision, considérant que l'"on est tous des créateurs de mondes qui nous entourent, qu'on rêve le monde autant qu'on le conçoit, qu'il est à la fois rêve, réalité, fantasme et création de chacun."
Au-delà de ses personnages et de leurs destins, que ce soit cette comédienne et chanteuse d'opéra qui perd la mémoire ("Pôles"), ce jeune homme qui refait dans ses rêves le film de son ami d'enfance qui est mort ("Mon Ami"), ou ce père, ex-plus-grand-comique-au-monde qui veut transmettre son savoir à son fils, Joël Pommerat cherche à écrire le rapport, au monde et entre les êtres.
Pour trouver la justesse de ce rapport, l'auteur ne peut le faire que le matin : "ce que j'écris aborde des dimensions dures, que je crois vraies, mais le moment où la lumière monte vers quelque chose qui naît, c'est très sensible, c'est un mouvement de vie. Et puis, le matin, tôt, c'est le repos de l'esprit, de l'imaginaire, le moment où on sort du rêve… l'esprit est dans une vigueur… il n'y a plus les censures morales que l'on subit dans le rapport aux autres. C'est le moment de puissance où on peut tout penser, tout dire… Proche du rêve, c'est la vie du rêve qui se poursuit."
La matière, l'écriture semble ainsi contenir la lumière du jour, une froide lucidité, équilibrée, adoucie et réchauffée par une poétique simple. L'écriture est visualisée et résonne avec la pensée de l'auteur qui ne fait pas du texte pur, la seule âme de son expression ; il renvoie les mots à la mise en scène et vice-versa : "il ne faut pas privilégier le texte, car tout fait sens. Quand j'écris, j'ai des sensations d'espace. Au-delà du mot, la mise en scène est déjà en train de se faire." Et quand le création théâtrale prend corps… "il y a un noyau de gens avec qui j'adore travailler, parce qu'il y a la volonté de chercher ensemble un langage, une forme, et les choses évoluent jusque bien après les représentations. L'écriture proprement dite est en partie faite avant, et le texte se boucle au moment de la fin des répétitions. Il a été construit au fur et à mesure de la scène." Il faut à l'auteur "le temps de la représentation pour finir d'écrire cet "entre-les-mots" du texte, constitué de silence, mais pas seulement, ce temps - long - qui permet l'in-corpo-ration des idées."
Alors, si les œuvres de Joël Pommerat seront bientôt publiées pour leur qualité littéraire, comme "le texte ne dit pas tout, qu'il y a des creux et des trous qui sont là parce qu'il y a un appel vers une dimension de la scène," la lecture aura sans doute une autre couleur pour celui qui aura vu les spectacles. Celui-là aura compris avec le Théâtre de la Manufacture de Colmar que "pour être à la hauteur de la hauteur de la vie tu dois regarder vers le haut" (Grâce à mes yeux).

Arthur Concept/Collectif-Insight

Théâtre de la Manufacture
Textes et mises en scènes Joël Pommerat
Trois histoires, trois destins, trois spectacles…
Pôles
Mardi 4 mars et mercredi 5 à 20h30 – La Manufacture
Mon ami
Vendredi 7 mars à 20h30 et samedi 8 à 18h – La Manufacture
Grâce à mes yeux
Mercredi 12 mars, vendredi 14 à 20h30, jeudi 13 à 19h – La Manufacture
Passeport Découverte Pommerat : les 3 spectacles 28,50€

 
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