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Calet-idoscope
Par une démarche intellectuelle et artistique mettant en abîme les perspectives et les surfaces de notre monde contemporain, par un va-et-vient entre l'extérieur et l'intérieur, jouant sur les échelles de perceptions, Bernard Calet nous propose au Frac Alsace, un temps de pause réflexive, aux multiples facettes.
En bordure de l'Ill, se dresse la grande verrière d'exposition du Frac, dont la transparence ne saurait mieux répondre à l'idée d'un espace de transition entre l'extérieur et l'intérieur d'un bâtiment. La question de la Lumière en devient une évidence et implique une pensée architecturale, vu de l'extérieur, pourrait-on dire et une ouverture sur le paysage, de l'intérieur. Ces notions d'intérieur et d'extérieur pouvant aussi être inversées, puisque le Frac est visible à l'intérieur, de l'extérieur, et s'inscrit dans le paysage. Ces rapports entre Lumière, Architecture et Paysage, sont au cœur de la démarche de Bernard Calet, qui s'interroge au-delà sur l'individu et le monde contemporain : "Qu'en est-il de nos espaces privés, de notre intimité dans ces flux incessants de lumière cathodique qui traversent nos habitations et qui finissent par annihiler toute identité, toute différence ?".
Son installation au Frac utilise le potentiel du lieu pour nourrir la démarche de l'artiste. En suspension dans la salle d'exposition, ses "constructions mobiles", maquettes de modules habitables sont transpercées de néons allumés, taille réelle. Leur lumière est renvoyée par la peinture réfléchissante apposée à l'intérieur de ceux-ci, tandis que leurs extérieurs sont laissés bruts. Les tubes cathodiques, ceux des néons ou des téléviseurs sont l'artificialité qui envahit de plus en plus massivement notre habitat, la standardisation qui évince l'irrégulier, le conjoncturel, le naturel. Ces mobiles entrent d'ailleurs dans une relation avec la lumière du jour traversant la verrière.
Au mur, derrière ces maquettes, le propos se poursuit à travers des tirages numériques sur plexiglas, mêlant différents intérieurs de particuliers. En partant du réel, Bernard calet, forme des "appartements hybrides", recomposés. Il virtualise en quelque sorte les personnalités de ceux qui habitaient ces espaces, et fusionne les différences, annihile les identités. Il dénonce sans doute une forme d'uniformisation des goûts, médiatiquement genérée.
"Pièce(S) UNIQUE" expose la même approche, différemment : des compositions de caoutchoucs bleus insérés dans les murs, forment des images correspondant chacune à une pièce d'un appartement : salle de bain, cuisine, chambre, couloir. A partir de photographies de particuliers, se forment des images faites de points bleus, autant de pixels, autant de points disjoints, comme les patrons d'une réalité, prêts à être utilisé pour formater d'autres réalités semblables.
Avec "Panorama", il répond plastiquement à son interrogation qui vise expressément ce que notre civilisation hypermédiatique provoque comme modification du réel pour chacun. Il semble vouloir nous dire que par les images que la télévision livre en flux continu et ce que la technologie numérique permet de créer, la réalité nous échappe et est remplacée par une hyper-réalité qui bouleverse la manière dont l'individu perçoit le monde et se perçoit dans celui-ci.
Des moniteurs diffusent des images de journaux télévisés, des séquences courtes et inassimilables, comme un flot incompréhensible de ce qui se passe sur la planète. Les commentaires sont évincés au profit d'une bande son créée par Frédéric Tétart et qui fait alterner des bruits et des silences.
Ces téléviseurs prennent place sur un assemblage de moquettes vertes et marron récréant à la fois un paysage de champs vu du ciel, et un intérieur privé qui comporterait un poste dans chaque pièce. Des sculptures, modélisations fildefériques de montagnes telles que les restituent les ordinateurs, complètent l'installation et son interprétation. Il met en scène ce que les images peuvent faire perdre de la notion d'espace, de quelle manière l'immensité d'un paysage peut-être réduite à la taille d'un écran, et considérée intellectuellement comme n'étant pas plus que cela. Cette lecture est valable aussi sur le plan humain ou géopolitique : les événements du monde dans la lucarne du téléviseur perdent leur vérité pour celui qui les reçoit en nombre. Elles en deviennent abstraites, déréalisées. Plus rien n'existe, tout est là, sans commentaire et sans provoquer de volonté de compréhension, d'empathie ou de mobilisation intellectuelle. C'est loin, c'est quotidien, c'est banal et cela se succède sans s'interrompre.
Bernard Calet réunit ces différentes œuvres, antérieures à l'exposition, augmentées de nouveaux éléments, ou créées spécialement pour l'occasion, sous le titre "Proximité". Ce qu'il vise ou dénonce, c'est cela. Trop de proximité. Plus la peine d'aller voir, tout est livré, sous une forme digeste, formatée. Plus la peine d'imaginer non plus, les images s'imposent. Le monde s'uniformise par la circulation permanente d'une fausse réalité qui vient se nicher dans des habitats tout prêts, investis de tubes cathodiques, fenêtres virtuelles. Notre paysage se comprime, et l'identité fusionne avec la masse. Peut-être ne faut-il ne pas se laisser emporter dans le tourbillon. Peut-être qu'une manière de ne pas perdre son identité est d'aller soi-même à la rencontre du monde, et pourquoi pas celui de Bernard Calet, au Frac Alsace ? pour se rendre compte par soi-même… et se forger une opinion avec sa différence.
Arnaud Weber / Collectif Insight |