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Traciblement contemprésent
And now ladies and gentleman… la 15ème édition de Selest’art est ouverte et une quinzaine d’artistes sont présentés, choisis par Philippe Piguet. Qui est le successeur de Karine Graff ? Ceux qui lisent l’Oeil, Art Press ou La Croix le connaissent, les quelques-uns qui regardaient TFI tard le soir autrefois, peut-être aussi : c’est un critique d’art !
Cévé rempli de Lettres, d’Histoire, d’Histoire de l’Art, d’Ecole du Louvre, ce « rat de bibliothèque bibliophile », enseigne aussi à l’ICART, la plus ancienne école de médiateurs culturels et conférencise un peu partout. Pour la petite histoire, c’est l’arrière beau-fils de Monet, côté Hoschedé, côté mécène du peintre. Pas étonnant donc, qu’il écrive sur le sujet « familial ». Point de vue institutionnel, il compte parmi les « coupables » de nos collections, appartenant depuis vingt ans à des comités de 5 FRAC sur les 25, actuel membre de celui d’Alsace. Il mène par ailleurs une activité audiovisuelle (docu sur la commande publique), projette un film avec Dora Productions (Strasbourg) et prépare la 2ème édition du Guide des Lieux de l’art contemporain en France. Il était aussi co-commissaire de la Biennale de Tours déjà en 1985 et monte des expos pour la Fondation Guerlain.
Bluffé qu’une petite ville soit aussi grandement ouverte à l’art contemporain, il a été incité et a eu envie de se proposer pour 2003. Accepté ! Thème ? « Trace, archive, mémoire ».
« Monet est le premier artiste a avoir fait du Land Art » dit-il. Hmm hmm… art contemporain ? Monet ? « L’art contemporain ne peut se penser que tant dans sa réflexion par rapport au passé et par rapport au présent. Pérennité – Permanence – Pertinence. » Ok. Qu’est-ce qui fait qu’une œuvre est une œuvre ? « C’est la certitude de l’artiste… ce que ça lui coûte à lui-même et dans son rapport aux autres… ce qui fait une œuvre, c’est sa capacité à communiquer, faire rêver, faire réfléchir, la faculté d’être pleinement de son temps et hors du temps.» Amen. Qu’est-ce que l’œil du critique devenu commissaire a choisi et pourquoi ? « Un critique écrit s’il se sent concerné par une oeuvre. Etre commissaire permet de structurer sa pensée, confirmer ses penchants, militer pour l’art contemporain, pour persuader les autres de la nécessité de la chose artistique. J’ai voulu constituer une exposition qui acterait de l’extrême foisonnement de l’art contemporain et de son éclectisme. »
Isabelle Lévénez, Porte de Strasbourg : « Le corps laisse des traces partout », installation de vidéos et écritures, révèle son travail de recherche sur l’être, dans sa relation à lui-même, aux autres, à la norme, en quête d’identité et de personnalité. Au même endroit, Patrick Corillon propose des images mentales d’individus, des textes, vies quotidiennes fictives et pourtant si réelles qu’elles suscitent l’imagination. Duchampien.
Dans une vitrine, près de la Mairie, le médiatique Ben, installation d’un ensemble de fragments de sculptures sur fond de texte manuscrit, manière de dénoncer les pillages culturels des peuples. Tout près, dans des sucettes Decaux, un texte qui aurait été écrit par la compagne d’Unglee, Giuletta Fabrizzi. Souvenirs biographiques rendus publics comme un message publicitaire, comme s’ils étaient vrais… Existe-t-elle ? peut-être. A la recherche d’un passé nostalgique amoureux virtuel ou réel. « A la recherche du temps perdu » pour Proust, et aussi pour Véronique Aubouy, au Frac Alsace. Depuis 1993, elle fait lire le roman ligne après ligne, devant sa caméra. « Proust lu 2x2x2 ». 437 portraits à ce jour, une utopie aliénante formalisée en un cube hermétique avec caméra de surveillance à l’intérieur et projection à l’extérieur. Tout le roman sera lu. Interrogation sur le temps et la notion d’invisibilité de l’image. Toujours au Frac, Joan Fontcuberra, photos de textes en braille (Borges, Hugo), le paradoxe d’images vues et incomprises pour certains, pas vues par d’autres alors qu’ils comprendraient. A méditer. Au même endroit, d’autres photos, de Philippe Gronon avec pour sujet des objets chargés de la mémoire, du savoir, de la pensée, de la recherche, dans une esthétique objectale. Photo encore avec Sophie Ristelhueber, mais elle, veut transcender, faire apparaître dans les détails du monde et l’absence de vie, la vie. Dans ce monde de photos, un peintre : Christian Perrais, dont le travail interroge le rapport intime entre scription et piction, comme dirait Barthes, en faisant de l’écriture le sujet, tout en gardant aux tableaux toute leur plasticité. Un rapport oublié se révèle à nouveau. Sur la façade du Frac (et aussi dans une vitrine en ville), une installation de Peter Wüthrich. Livres, vidéo sur mur d’écran et moniteur. Toute liberté donnée au livre, de voler, se cacher, se fermer, s’accoupler : le livre vit dans ses œuvres et c’est l’univers de l’imagination qui y gagne. En face, dans la médiathèque, les plaques minéralogiques du « plaqueticien » Joël Ducorroy. Ecrire pour « donner à lire et à voir en même temps », s’écarter du réel pour laisser visualiser. Ludique, esthétique, abstrait et si concret. Des jeux de mots-images, une déconstruction de l’image complétée par une installation végétale au Haut-Koenigsbourg. A la Bibliothèque Humaniste, haut-lieu de savoir, de mémoire, Gérard Collin-Thiebaut et « Le Silence du Monde ou la famille sans nom », évocation sonore de titres, avec la voix de Macha Meryl, pour que chacun trouve dans ses références, l’œuvre que désigne ces titres. La famille étant celle de tous les artistes qui ont produit les œuvres évoquées. Non loin de là, dans une vitrine, « Selest’art Academy », du même artiste, dénonce la karaokisation de la culture. Ironie et lucidité, contestation.
Demi-tour vers la façade de la bibliothèque, les gisants grandeur nature, ombrés et verticalisés de Jeanne Gailhoustet, entre photo et écriture, nous font dialoguer avec le passé. Silence, spiritualité. Dans la halle aux blés, « Après Jedwabne », une installation avec vidéo, son et miroir, l’interrogation de Zofia Lipecka, une artiste rattrapée par ses racines, l’évocation d’un massacre, un pogrom. Identité, nationalité, ce qui les fonde, l’histoire individuelle et celle des peuples, un miroir symbolique tendu à chacun et à tous.
A l’Eglise Saint-Quirin, 730 dessins par an réalisés par Françoise Petrovitch, un pour chaque première nouvelle diffusée sur France Inter le matin fixé sur la papier, un autre pour un événement quotidien de la vie de l’artiste. « Radio Petrovitch » raconte le monde en marche, de manière autobiographique.
Tout vu, tout lu, tout entendu. Qu’est-ce que Philippe Piguet voudrait que le visiteur ressente ? « C’est une question que je pose souvent comme critique », dit-il amusé ? « J’emprunterais à Suzanne Pagé, directrice du Musée d’art moderne de Paris sa réponse : qu’ils ne ressortent pas indemnes. Quand les œuvres ne seront plus là, que leur absence pèse, que leur souvenir reste. »
Arnaud Weber / Collectif Insight |