N°68-Octobre 2003, Pierre Alechinsky à l'Arsenal de Metz

Graver la liberté

Alechinsky, Pierre – un prénom de lithographe, de graveur, non ? – est parmi les plus connus (le plus connu ?) des graveurs contemporains. Son nom résonne comme une référence intemporelle de la culture générale déjà validée par notre époque. Chacun connaît au moins son nom, à défaut de savoir qu’il a très probablement déjà vu l’une de ses œuvres. Deux mois à l’Arsenal de Metz en rétrospective, 50 ans d’un travail formidablement poétique et inventif.

Alechinsky est historique, par son œuvre et parce qu’il a participé et participe encore à l’Histoire de l’Art du vingtième siècle.

Né en 1927 à Bruxelles, graveur dès la fin des années 40, il rejoint Cobra en 1949.

Pour mémoire, Cobra, c’est COpenhague-BRuxelles-Amsterdam, une association internationale de peintres et d'écrivains crée en novembre 1948, et qui a compté notamment parmi ses fondateurs et dans ses rangs, Karel Appel, Constant, Corneille, Asger Jorn, mais aussi le français J-M Atlan…

Leur credo était de lutter contre l'esthétisme académique et l’intellectualisme excessif, s’opposant à la tradition au profit d’une harmonie dans l’art qui n’isole pas les disciplines : « La spontaneité, la désinvolture, l’antispécialisation des membres du groupe – des écrivains allant vers la peinture et vice-versa – m’ont immédiatement emballé et j’ai adhéré à ces idées avec enthousiasme. »

Linogravures en couleur, livres illustrés, pour commencer, à l’âge de vingt ans, son œuvre prend avec Cobra une orientation résolument libre et il n’hésite pas à expérimenter dans toutes les techniques de la gravure : grandes estampes sur papier de Chine, eaux-fortes monumentales, hautes lithographies ou petits formats de papier, estampes imprimées sur des factures, notes périmées, vieux actes notariés.

Il aime les mots, le texte, autant que l’image et leur agencement se fait dans son travail en parfaite cohérence, sur le plan graphique comme sur le plan affectif. Son vif intérêt pour la littérature en fait l’ami des écrivains, et il collabore avec nombre d’entre eux, pour de magnifiques livres : Jean Tardieu, Joyce Mansour, André Balthazar, Michel Butor…. Dans une attention mutuelle naissent ces œuvres magiques à deux écritures.

Car sa gravure est telle, une langue qui choisit ses mots, tantôt douce et aquarellée, lorsqu’il souhaite des valeurs chromatiques discrètes et qu’il applique son pinceau chargé d’acide directement sur la planche préparée avec un grain à l’aquatinte, tantôt éclatante de vitalité et de couleur explosive, lorsqu’en grand format, il revendique la rivalité avec la peinture, sur le mur et non plus dans le livre.

Il écrit sans changer de syntaxe et de vocabulaire, mais accorde un soin tout particulier au rapport entre le support et la destination de l’œuvre : pierre, métal, papiers, sont autant de choix qu’un graphiste pourrait traduire en termes de polices d’imprimerie. Et les encres amènent le degré de l’emphase par le résultat qu’elle provoque, si on poursuit l’analogie : gras, italique, maigre, seraient alors autant d’encres possibles. Pas en termes de résultat, naturellement, mais en termes de choix complexes : la langue gravée d’Alechinsky a son vocabulaire (la technique), sa syntaxe (la composition), son ton (les valeurs colorées), son emphase (les encres choisies), son hypertexte (la matière et le papier), tout étant lié pour concourir à une harmonie pensée de manière généreuse et communicative ; la sensibilité et le public auquel est destiné l’œuvre détermine encore le format et le choix du niveau de langue (subtil et petit pour bibliophiles, en synesthésie avec le texte de l’ami écrivain qu’il accompagne, flamboyant et monumental, communicant lorsque l’espace d’un mur se livre pour être conquis).

Cordiale, à l’image de la chaleur des ateliers d’imprimerie qu’il aime fréquenter où il est apprécié pour son humanité, son œuvre est libre, tout en liberté : liberté de se jouer et d’utiliser les contraintes comme autant d’occasions d’expressions différentes, liberté de marier les techniques, liberté de composer en juxtaposant des gravures, empruntant parfois aux cadrages de la bande dessinée ou du cinéma, liberté des sujets… serpents, cascades, navires, gros chiens, chapeaux à plumes, baobabs ou encore crocodiles, liberté de tons… Tout au profit de la vie, d’une gravure sans gravité.

Arthur Concept / Collectif Insight.

 
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