N°70-Décembre 2003, Saverio Lucariello au Ceaac

 

 

 

 

 

 

 

 

Intelligiblement plastique

Saverio Lucariello, malicieux napolitain, international et mondialement exposé, universel et génialement subversif, démontre dans un souffle ludique, monumental, plastique et sarcastique que l’art contemporain peut se vouloir simple, ce qui ne signifie pas stupide. Dans son exposition au CEAAC à Strasbourg, photographies, installations vidéos, dessins de grand format et sculptures-objets forment un ensemble d’une cohérence surprenante lorsque l’on prend le temps de détailler les composantes en présence.

Du parquet a poussé une montagne de tissu de plusieurs mètres qui brille de toute sa dorure et que les poseurs de mots qualifieront de kitsch, de baroque ou de surréaliste selon le parti-pris idéo-classificateur. Peut-être ceux qui décideront d’abandonner un système référentiel, comme Saverio Lucariello ne cesse de tenter de le faire comprendre, y verront-ils tout simplement ce que la plasticité peut avoir de troublant et de merveilleux. L’acte créateur pousse l’artiste à inventer des formes, pas des théories. Celles-ci tombent parfois des plumes des observateurs, dans la nécessité d’inscrire et de légitimer ce qui existe par rapport à ce qui existait. À tort ou à raison, le travail de Saverio Lucariello a été raccroché au concept d’Art idiot, qui se référe non pas au caractère péjoratif de l’adjectif, mais à sa signification originelle, renvoyant à l’idée, à l’originalité, à l’unique. Pourquoi pas… C’est un genre défini par Jean-Yves Jouannais, directeur d’Art Press pendant une décennie et qui a consacré une étude qui fait autorité sur le sujet.
Mais pour l’artiste, peut lui en chaut quand il imagine. Ce qu’il produit est à voir et à sourire, pas pensé comme le support d’un discours inventé ni a priori ni a posteriori. Sa montagne dorée, concrétisation d’un croquis, est posée sur le sol et semble retenue à celui-ci par un sofa blanc qui « n’a d’autre raison d’être là que parce que la forme de l’œuvre appelait sa présence esthétique ». Pas plus. Pas moins. Saverio Lucariello crée, d’abord pour créer ce qu’il a envie de voir exister, dans une démarche narcissique spontanée qu’il ne revendique pas mais qu’il assume, affirmant à juste titre que « tout acte créateur est forcément de cette nature ».
Sa manière dans les vidéos de fixer le spectateur droit dans les yeux, qui contribue à la sensation que provoquent ses œuvres, ne doit d’ailleurs pas être compris comme un jeu avec l’observateur : l’artiste crée seul devant sa caméra et contrôle donc tout simplement en se regardant ce qu’il fait… mais il devient ce jeu lorsque l’œuvre est présentée.
Ses œuvres deviennent ainsi des ambassadeurs des performances intimes de Saverio Lucariello, puisqu’elles sont l’enregistrement d’une scène jouée avant tout à lui-même.
Mais au-delà de la simplicité et de l’amusement suscité, il ne faut pas non plus croire que rien ne se dit à travers son travail. Il est possible de faire une œuvre, de la penser avant et de la réévaluer au fur et à mesure de la création, de faire sérieusement un travail qui paraîtra ludique parce que voulu ainsi, et qu’au final, la démarche ne remplace pas le résultat plastique, et même s’efface derrière. C’est beau et immédiatement compréhensible. Pas besoin d’explications.
Ses installations entrent en relation avec le spectateur, elles sont les mises en scène ironiques de climats émotionnels traduisant les processus qui entrent en jeu dans la démarche créatrice : l’ego de l’artiste, ses hésitations, ses postures, etc…

Ainsi, sous la voûte de sa montagne, des flots de parole et d’images s’échangent grâce à plusieurs vidéos simultanées dont les sons se téléscopent, montrant l’artiste dans toutes les hésitations possibles de la création. Dans des habillements différents, il gesticule, déplace des objets pour choisir leur destination, en multipliant des séquences verbales contradictoires, qui se surperposent dans un brouhaha sonore : « c'est pas stratégique, pas du calcul, c'est solide, c'est réel, c'est naturel, ça veut rien dire, on le fait, on le fait pas, pourquoi on le ferait ? Pourquoi on le ferait pas ? » Il s’amuse, et fait sourire, du ridicule que peut prendre parfois la créativité. Dans les photographies présentes dans toute l’exposition, des bribes de textes, sortes de citations absurdes comme « je ne connais pas Kant, mais je me le ferais bien » ou « je suis anarchomystique », jouent du langage dans une ambiance mythologique, tandis que Saverio Lucariello se drape volontairement pour se moquer de la posture de l’Artiste.
Dans un landau enturbanné de doré, des fesses en gros plan babillent des concepts. Le “berceau” de l’art est là aussi quelque peu désacralisé.
Ailleurs, des îlots formés de tissu doré (encore ? eh oui, c’est beau encore) sont habités par un téléviseur et un palmier de cheveux qui ridiculisent les élucubrations des discours analytiques. L’artiste se campe là encore en personnage dérisoire et le jeu de matière est esthétique et ludique.
Un peu plus loin se trouve un tableau figurant à mi-corps et à taille réelle une présentation frontale de gens encostumés sérieusement et aux expressions malaisées. Toute la scène pourrait être empruntée à la réalité, mais certains tiennent dans leurs mains des formes charnelles allongées, qui n’appartiennent pas vraiment à notre monde. Il y aurait pour les terminophiles, quelque chose de l’ordre de l’hyperréalisme… mais celui d’une autre réalité, plus poétique.
Plastiquement, rien à voir avec la montagne dorée qui est toute proche, et pourtant. À l’exubérance de l’une, répond l’apaisement de l’autre. Entre ces personnages qui regardent le spectateur, qui lui-même les observe, s’installe une relation vidée de toute contingence, un moment de rien, mais tout est dans ce moment de rien : la sérénité, la contemplation.
Un plus loin, un mur revêtu de skaï dévoile l’entrée d’une closed-room kamasutrique : Saverio Lucariello à travers un jeu de six projections vidéos, se débat avec une porte pour la création d’une œuvre minimaliste peut-être, et les locutions verbales qui accompagnent ses efforts résonnent de l’érotisme d’une scène d’amour. Satyre satirique ?

Alors, cette cohérence évoquée avant, d’où vient-elle ? Toutes les œuvres de l’artiste ont pour sujet l’art et le processus de sa création, mais son talent génial et de fusionner le signifiant et le signifié pour rendre concret ces deux aspects, si bien que si l’on accepte de se laisser prendre, on comprend tout et tout est dit.

Le terme qu’il glisse dans des titres comme « Baba Islands » pour les îlots aux palmiers chevelus, ce qu’il nomme “baba”, allie une attitude qui autorise la jouissance de créer des formes à celle de ne pas forcément se prendre au sérieux. Pour paraphraser Godard qui disait que dans Histoire « il y a toi », pour Saverio Lucariello, si son art est idiot, c’est alors parce que dans id-iot aussi il y a toi (iot), mais vu dans un miroir ludique qui se moque des références. Le spectateur, toi, reçoit le sens et le sensible d’une manière immédiate.

Arthur Concept / Collectif Insight


 
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