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Pour la 1ère fois, l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg expose à La Chaufferie un créateur de bijoux : Otto Künzli, l’un des grands maîtres des dernières décennies, à l’initiative de Sophie Hanagarth, professeur responsable de l’atelier bijou et créatrice elle-même. L’occasion de se pencher sur ce qu’est vraiment un bijou, comment fonctionne l’atelier des arts décos et d’approcher ce qu’est la pensée contemporaine sur cet objet intime au statut bien singulier.
Chaîne de baptême, broche, médaille de communion, main de fatma, étoile de David, boucles d’oreille, gourmette, alliance, diadème, couronne, chevalière, collier, chaîne de cheville ou de taille, piercings, etc., le bijou accompagne tous les âges de la vie et investit le corps entier. Dans toutes les civilisations depuis toujours, il est étroitement associé à celui qui le porte, à celui qui l’offre, à la spiritualité qu’il incarne, à la valeur des matériaux dont il est fait.
« Symbolus » en latin et « Sumbolon » en grec est le « morceau d’un objet partagé entre deux personnes pour servir entre elles de signe de reconnaissance » : le bijou est par essence un symbole. Il est le porte-parole muet de celui qui le porte, symbole de puissance, d’un caractère, symbole social, symbole sexuel, etc.
Par ailleurs, le mot « bijou » vient du breton : une bague se dit « bizou », de « biz », doigt.
Bizou symbolique, de là à considérer que le bijou concentre tout le potentiel conceptuel de la création contemporaine, il n’y a qu’un saut de puce de pensée à effectuer….
Salle 23 - 2eme étage de la centenaire Ecole des Arts Décoratifs se trouve le laboratoire de Sophie Hanagarth, l’une de celles qui influence l’évolution contemporaine, tant par sa pratique que son enseignement.
En entrant dans la salle, se dégage d’emblée l’atmosphère artisanale de l’expérimentation, et les « tunk tunk » des petits marteaux à l’ouvrage, ou d’autres outils maniés avec délicatesse pour faire accepter aux matériaux la forme des pensées ouvertes des jeunes artisans-artistes. Les odeurs des produits chimiques, l’usure du parquet et les discussions assez feutrées, contribuent à une ambiance aux allures mystérieuses pour le néophyte.
Au fond, se trouve une seconde pièce, avec le bureau du professeur. Une table pour deux dont elle n’occupe aucun des côtés, trop occupée à conseiller, orienter, assister des élèves qui lui ressemblent, tant par l’âge (ou si peu), que par la décontraction.
Mais le travail se fait. Il est coordonné, sensible et le professeur se repère d’emblée par les sollicitations qui lui sont faites. Elle est jeune et ce constat laisse penser que l’Ecole des Arts Décoratifs a compris qu’il fallait pour ce secteur au potentiel extraordinaire, recruter quelqu’un qui saura évoluer avec son temps plutôt qu’avec l’histoire passée et poussiéreuse.
Elle consacre d’ailleurs une exposition au bijou à la Chaufferie, et ce n’est pas si fréquent à Strasbourg et ailleurs, que l’on accorde un moment à cet art, qui concentre si bien, le rapport au corps, la symbolique, le conceptuel, le travail de la matière.
Sophie Hanagarth, le professeur, est suisse et elle a été initialement formée à la joaillerie en apprentissage, puis dans une école supérieure d’arts appliqués genevoise. Elle considère que le bijou est « le plus petit bagage que transporte l’homme », « qu’il parle aux autres ». Les élèves qu’elle forme « arrivent pour la plupart avec un projet, mais sans aucune formation pratique » - ce qui peut sans doute poser des problèmes si leur travail est alors jugé sous l’angle technique de la réalisation (et non sous celui de la recherche créatrice). Pour transmettre son savoir-faire et leur enseigner les connaissances technique si nécessaire à l’expression de la matière, elle a choisi de leur fixer une contrainte, qui peut être par exemple « l’attache au vêtement » : les élèves développent alors leur projet, mais cherchent, expérimentent les voies passées et nouvelles, les matériaux, pour trouver, améliorer ou innover… pour le contenu théorique, en plus de celui qu’elle apporte, elle n’hésite pas à inviter Monika Brugger, une bijoutière, qu’elle considère comme une historienne de la forme. Sophie Hanagarth veut leur donner une ouverture qui fasse du bijou une véritable œuvre d’art contemporain, portative, chargée de sens, et que dans le processus de création, le bijoutier soit l’artiste concepteur comme à l’origine et non l’exécuteur au service de l’artiste, comme cela fut depuis la Renaissance.
Ses œuvres sont d’ailleurs emblématiques de cette approche, que ce soit le « sixième doigt », une bague avec une extension molle en forme de doigt, ou encore un magnifique travail où le métal semble doux, appelé « sein », un collier aux extrêmités oblongues fait en capsules de bière martelées – « bijou de famille »-, le même en silicone – « bourses »-, tous évoquent cette relation au corps et sont réalisés avec des matériaux non-nobles, fer et latex, tôle de récupération. En cohérence avec ce lien affectif à l’individu, Sophie Hanagarth dit aussi que « le bijou doit être apprivoisé par celui qui le porte » et « il doit être porté, même de manière événementielle, car il doit vivre ».
Le maître qu’elle a choisi de proposer d’exposer à La Chaufferie est aussi éloquent à travers ses oeuvres. Otto Künzli, est un parfait exemple de ce qu’est un artiste-bijoutier contemporain. Responsable d’un atelier à la Kunst Akademie de Munich, il révolutionne depuis plusieurs décennies la création du bijou.
« Cozticteocuitlatl », 121 plaquettes métalliques de petites dimensions or et noir aux contours incertains et aux surfaces variées esquissent deux oreilles, deux fesses, deux bourses, etc. et au-delà invoquent ici l’histoire secrète et spirituelle qui mène l’or fondu et retravaillé des Incas à notre époque, du plus profond des temps à aujourd’hui, le noir évoquant l’oxydation du temps sur d’autres matières.
Il interroge à travers le bijou le sens du monde et notre époque, la relation que nous entretenons les uns avec les autres, le symbole dans son absolu. Combien reste-t-il d’or des civilisations anciennes dans celui qui façonne les bijoux contemporains ? « L’or rend aveugle », un bracelet de caoutchouc noir contenant une petite boule du métal précieux le renvoie à son origine, dans le minerai, à l’abri des regards.
« Cœur », une œuvre en mousse polystyrène laqué rouge, le symbole le plus connu à travers le monde, kitschissime, interroge le rapport signifiant-signifié, et s’oppose à « Black Mickey Mouse », son pendant noir dont les lobes évoquent cette fois une contre-culture obscure.
Avec « Chaîne Kette », une chaîne de 48 alliances qu’il a collectées, chacune chargée d’une histoire propre, chacune emplie d’un vécu, façonnée avec un métal éternel, il réalise un objet léger, mais extrêmement lourd sur les plans symbolique et émotionnel.
Quand une œuvre concentre autant de concept, d’émotion, de savoir-faire et d’histoire, peut-on encore considérer qu’elle n’est pas de l’art contemporain ? Résolument, à travers l’exposition à La Chaufferie, L’Ecole des Arts Décoratifs démontre qu’elle est bien inspirée de lui consacrer un enseignement valorisé et que le bijou a pleinement sa place dans l’art contemporain. L’or est dans les mains des créateurs, c’en est la démonstration lumineuse.
Arthur Concept / Collectif Insight. |