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Pour la 16e fois, le Centre Européen d’Actions Artistiques Contemporaines remet bourses et prix à cinq artistes de la région Alsace, récompensant des démarches singulières et encourageant celles qui se dessinent. Les Bourses sont remises par les collectivités locales, et le travail des Lauréats du CEAAC exposé.
A l’heure où la société esséméssise à tout crin pour hiérarchiser la valeur des individus selon des critères qui laissent souvent dubitatifs, le Ceaac paraît bien faire résistance en attribuant depuis 1988 des prix et des bourses à des artistes pour valoriser leur travail ou les encourager. Les primés sont appelés « lauréats » ou « boursiers », et pas « gagnants », c’est une question d’esprit au sens large, on est bien dans la distinction et pas dans l’applaudimètre.
Mais alors, comment fait-on pour choisir parmi les dizaines qui candidatent chaque année, car il s’agit bien de sélection et pas naturelle, justement ? Paul Guérin, chargé de mission du Ceaac depuis sa fondation rappelle que « les prix et les bourses ont été créés pour concrétiser l’intérêt que les collectivités locales portent à la création artistique. Les montants sont les mêmes, mais les prix sont attribués à des artistes confirmés, tandis que les bourses visent à encourager des artistes émergents qui se sont distingués par une démarche prometteuse et intéressante, originale. ».
La présélection s’opère au sein d’un comité composé de collectionneurs, de conservateurs, d’hommes politiques, de membres du Ceaac, de directeurs d’institution, et l’attribution définitive se fait avec le responsable de la collectivité dédicante.
Tous les lauréats de cette année ont été diplômés de l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg, ce qui, évidemment sans être un critère, accrédite le fait que ces artistes ont un lien fort avec le territoire sur lequel ils créent aujourd’hui.
Le Prix du Conseil Général du Bas-Rhin est attribué à Gaby Kubler, et ce n’est que juste reconnaissance, pour cette artiste dont les premières expositions remontent aux années 60. Elle empruntait alors les chemins défrichés par les réflexions des pionniers de l’abstraction - comme Kandinsky ou Klee - et elle se confrontait à la couleur et à la matière, dans un geste spontané et intuitif. Puis, elle a progressivement expérimenté ce que la composition et les aplats pouvaient définir comme émotion picturale, avant de proposer dans ses travaux actuels la synthèse méditée et accomplie de ses années de recherche et de sa vision du monde contemporain : une harmonie subtile, une cohérence entre la couleur, la matière, la composition et la touche, qui n’élimine pas mais bien au contraire conceptualise l’émotion d’un sujet rappelé par le titre des œuvres (Tien An Men ou Kosovo par exemple). Elle résume ce qui fonde sa démarche par la recherche du « difficile équilibre entre la légèreté et la gravité ».
Le second prix, celui de la Région Alsace, illustre bien la relation attentive que le Ceaac entretient avec les artistes : la lauréate, Florence Lehmann avait déjà bénéficié d’un atelier en 1989, juste après son cursus en section bijoux. Aujourd’hui associée à des cahiers de tendance, ses œuvres éditées en or par les bijoutiers, elle se garde de la séduction du métal précieux pour ses œuvres-maîtres et crée en résine, argent, bois, plexiglas, des objets tout en poésie et en charge symbolique, complices corporels plus qu’accessoires. « Noé », deux demi-cylindres se joignant autour du poignet, sont l’arche et l’arc-en-ciel d’un « bi-jou » gainé de latex imprimé de passages bibliques. Pour ses colliers de la série « Naissances », celui constitué de quatre énormes perles, ou encore la « Chaîne de vie », le passage de la tête a la forme exacte du crâne de celui pour qui est fait le bijou. La chaîne est ainsi faite de « bagues de tête » qui deviennent colliers pourrait-on dire, celle de sa fille, la sienne, celle de sa mère, et de celui de sa grand-mère ; selon qui le porte, elle aura devant lui les contours de sa descendance et dans le dos, celui de son ascendance.
La bourse de la Ville de Colmar est attribuée cette année à Céline Trouillet.
Plasticienne et musicienne, son travail interroge la communication interpersonnelle et plus précisément pourrait-on dire la communication corporelle, tous ces messages qui régissent la relation entre les êtres de manière non-verbale. Par des mises en scène vidéo, où un soin particulier est accordé au cadrage, à la lumière, à la taille de l’écran de projection et au son, elle théâtralise une relation intime avec le spectateur-recepteur, qui doit faire concourir tous ses sens pour comprendre. Elle cherche à mettre en évidence la dualité permanente, la tension et le conflit entre l’animalité de notre corps d’humain et la socialité de notre comportement d’individu vivant au sein d’un groupe régi par des règles de vie.
Présentant un gros plan d’une femme mâchant un chewing-gum, elle oppose ainsi la gêne d’un comportement à celle de la sensualité des lèvres. Dans « Song », une vidéo minuscule pour laquelle le port d’un casque audio est nécessaire, on voit une femme chantant ce qu’elle entend dans son walk-man : le son est déformé, incohérent, la voix vibre ; elle interroge là une certaine forme d’incommunication dans les rapports d’échange entre les êtres. Ce que l’on comprend et que l’on veut transmettre n’est pas forcément ce que l’on transmet et ce qui est compris. Pour « Song 3 », un jeune homme sourd essaie de chanter « le Sud » de Nino Ferrer, alors qu’il n’entend ni sa voix, ni la musique. De ces efforts véritablement physiques naît un pathétique et une émotion tendre qui interrogent cette fois le spectateur, en le forçant à s’arrêter un moment, sur ce qu’est le handicap, et plus encore un handicap lié à la communication, dans notre monde contemporain.
Dans l’attribution des bourses, le Ceaac et ses partenaires n’auront bien sûr pas oublié que le E signifie européen, en attribuant notamment une bourse à Till Roeskens, allemand et Monika Matraszek, polonaise.
Till Roeskens obtient ainsi la bourse de la Ville de Strasbourg et c’est assez logique, si l’on sait que son travail associe toujours étroitement l’environnement urbain et la population – ou plutôt les individus et les lieux. Comme un observateur curieux, il porte attention à toute personne, toute parole, toute histoire, tout lieu. Comme un chercheur sans but a priori, il part à la rencontre des situations quotidiennes et anodines, mais parce qu’il en fait la matière d’une narration en images et en mots, il leur confère un caractère fictionnel empli de beauté et de poésie. Partant en stop, sans but, il va ainsi à la rencontre de l’inconnu et met en relation les discussions intimes de ces rencontres furtives avec les photographies des lieux improbables où il est déposé (« Voyages II »). Il met en valeur le réel et arrête sur images le continuum du monde, isolant ainsi des instants d’humanité transmissibles et communicables. Il est un passeur, un conteur, un témoin contemporain, celui des autres et surtout de ceux qui ne savent pas ou plus que chacun est unique, que chaque histoire, chaque pensée, chaque regard, mérite d’être entendu, raconté, montré : il redonne ainsi dignité à des personnes en difficulté ou encore aux habitants d’un foyer Sonacotra (« Plan de situation »), car comme un orpailleur qui trouverait que chaque minerai est de l’or, il parvient au travers de conférences-diaporamas, de photographies ou d’éditions, et même d’installations urbaines à concentrer l’attention de l’auditoire sur des fragments ordinaires de vie.
Enfin, la bourse du Ceaac est attribuée à Monika Matraszek, et là encore le Ceaac récompense une artiste qu’il avait repérée auparavant, puisqu’elle était associée à l’exposition « la frontière en tête » à la Villa Streccius de Landau.
Le travail de cette artiste porte sur la communication envisagée en relation avec l’identité et la culture. Pour mettre en évidence les différences qui existent au sein de la société entre l’image que l’on a de soi et la manière dont on est perçu, elle réalise ainsi des autoportraits qui sont en réalité symétriques gauche-droite : la différence est là, au milieu de la quasi-identité des deux photographies. Elle utilise également la langue comme un élément plastique en tentant des expériences orales ou écrites, qui distinguent la relation signifiant-signifié et ce que la communication interculturelle peut induire de différences de points de vue. Elle propose ainsi un test-psychologique, dont elle ne retient pour exposition que la graphie des écritures comme éminemment révélateurs des personnes, ou encore fait écrire à la dictée par des personnes un texte dans une langue qui leur est étrangère pour mieux relever ce qu’ils en recrée littéralement. Pour elle, les lettres sont des images et les sons des évocations, les images des concepts, auxquels chacun donne sens selon sa culture, que chacun réinterprète. A travers ses œuvres et ses expériences-performances, elle interroge les théories de la communication qu’elle connaît et donne à leurs failles une dimension plastique immédiatement communicable de manière universelle. C’est en faisant s’interroger et en questionnant le public sur les difficultés de la communication qu’elle parvient cette prouesse de dégager une relation complice avec lui. Comprendre que ce qui nous rassemble est notre différence est compréhensible par tous.
A travers ce cru 2004, le Ceaac démontre une nouvelle fois que le chemin subjectif qu’il emprunte dans la défense de l’art contemporain est en phase avec les interrogations de la société et que là où la théorie échoue, l’art communique.
Arthur Concept / Collectif Insight |