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Entre l'Auteur et l'Autre
Théâtre National de Strasbourg : tout un programme, la Culture d’Etat dans une Ville de province. Mais son directeur n’est pourtant pas l’un de ces évangélisateurs gris d’âme, archevêques de l’Ordre de la Politique Culturelle. Rencontre avec Stéphane Braunschweig.
Dès sa nomination par le Ministère en 2000, Stéphane Braunschweig – qui vient d’être reconduit pour trois ans - a voulu nouer des collaborations avec les institutions locales, mais ceux qui l’auront aperçu incognito dans l’un des théâtres strasbourgeois auront compris qu’il ne recherche pas l’éclairage des mondanités. Pour autant, dans ses murs, à l’abri de toutes ces vanités, il affiche alors une sérénité, une patience et une cordialité pétillante. Son propos est enthousiaste mais sans débordement et à la fin d’une phrase ou sentant qu’il a touché juste, il sourit largement comme un enfant… heureux et fier, conscient de la chance qu’il a d’être là, mais modeste et accessible... l’héritage positif de son parcours commencé dans l’école alors quasi clandestine d’Antoine Vitez au Théâtre de Chaillot, le souvenir des difficultés financières de ses premières créations, et du moment où il a été repéré. « Je ne suis pas du milieu du théâtre, je ne connaissais personne. Par chance, mon travail a été vu très vite par quelques personnes décisives ; j’ai été invité au Théâtre de Gennevilliers – et aussi au Maillon à Strasbourg – où j’ai pu présenter mes trois premiers spectacles sous forme de trilogie ; toute la presse les a vus et j’ai obtenu le Prix du Syndicat de la Critique. »
En explication à son succès ultérieur, il répond simplement : « j’ai fait de bons spectacles » et il sourit, avant d’ajouter « j’avais un groupe d’acteurs, dont quelques-uns brillantissimes. Des acteurs solides enrichissent un projet, créent une relation avec le spectateur. Tous mes spectacles ont eu la chance d’avoir un vrai accueil public, dû à l’exigence de lisibilité, d’accessibilité. »
Ce qui l’intéresse, pas de doute, c’est l’Autre, que ce soit son interlocuteur, les acteurs, le public ou bien sûr, l’auteur, le texte :« Je m’intéresse aux gens qui cherchent et aux mots, car les idées s’expriment par les mots. La richesse de la langue ? Le sens d’abord. Les auteurs qui l’attirent sont ceux qui ont su traduire leur regard sur le monde et dont toute l’écriture est traversée par ce regard. » Le choix relève ensuite d’une contingence et d’une nécessité : en fonction des acteurs (certains, partenaires depuis 10 ans, d’autres, délibérément nouveaux), et en fonction de son évolution personnelle : il faut que le texte rencontre son contexte. La plupart des textes qu’il monte datent de fin 19ème /moitié 20ème : « ils racontent la fin d’un monde et le commencement d’un autre, marquent l’entrée dans notre modernité, avec la naissance de la psychanalyse, les utopies révolutionnaires, l’avènement du capitalisme, etc… Une nouvelle articulation du psychologique et du politique… »
Comme metteur en scène, il se sent engagé dans une quête de sens, de relation avec les gens. « Mais se faire plaisir, c’est important aussi. On communique du plaisir quand on en prend. Le théâtre au départ, c’est un jeu. La question n’est pas de plaire ou non, mais de faire une place au spectateur dans notre jeu, pour qu’il puisse « travailler » avec nous. Quand le public n’entre pas dans le projet, c’est une vraie déchirure ». Il pense ainsi que la clef pour les publics est au collège, dans l’éducation ; en passant des conventions scolaires, il cherche à créer un lien sur la saison, pas seulement lors de la sortie annuelle au théâtre…
Il défend l’idée qu’on peut penser de manière complexe, et non à coups de slogans démagogiques : cela suppose la maîtrise du français et la défense de la littérature. « La langue d’un auteur peut être compliquée, difficile, tordue, mais quand on le joue, cela devient compréhensible. La mission du théâtre, c’est de faire comprendre. Il faut se mettre dans la position de parler à l’Autre, avoir conscience qu’on lui parle parfois une sorte de langue étrangère, et qu’en la lui faisant comprendre, on lui rend la possibilité d’accéder à toutes sortes de discours : je crois beaucoup à l’idée que le théâtre peut redonner du langage commun, de la pensée complexe et créer du désir d’aller à la rencontre de l’Autre, communiquer.»
Arnaud Weber / Collectif Insight |